Débats Sports

Payer moins pour gagner plus. Pourquoi l’ASSE gagne.

Invaincue en 2013 et encore qualifiée dans les deux coupes nationales, l’ASSE réalise sa meilleure saison depuis une génération de supporters. Si l’issue de la rencontre du 20 avril prochain déterminera la place de cette saison dans l’histoire du club, le décuple champion de France est bel est bien de retour au plus haut niveau.

Nombreux sont les facteurs conjoncturels qui permettent d’expliquer en partie l’actuel succès des stéphanois : un entraîneur plus habile qu’il n’y paraît, un recrutement astucieux, un effectif qui n’est peut-être pas le plus flamboyant de Ligue 1 mais qui demeure extrêmement cohérent, une profondeur de banc jamais vue dans le forez ces dernières années,…l’efficacité de Brandao, etc…

Pléthores de considérations peuvent être mobilisées pour expliquer ce retour au premier plan de l’AS Saint-Etienne. Nous défendons toutefois, la thèse que la politique salariale mise en place par le club est le déterminant structurel du succès des foréziens, le facteur clé de nature à positionner l’ASSE là où son histoire, son public et son palmarès doivent la situer.

Sans revenir dans les détails déjà exposés ici même en début de saison, la nouvelle politique salariale de l’ASSE s’articule autour de deux concepts forts : le plafonnement salarial et l’introduction d’une part variable substantielle dans la rémunération des joueurs. Précisions dès à présent que le plafonnement salarial individuel n’est en aucun cas assimilable à un « «salary cap » comme les convenances journalistiques ou la paresse conceptuelle tendent à le véhiculer. La précision n’est pas un détail sémantique. Les deux politiques ne produisent pas les effets et ne relèvent pas de la même inspiration.

La politique salariale mise en place par l’ASSE est l’atout maître du club sur les plans sportif et économique.

L’influence du mode de rémunération sur les résultats sportifs.

En scindant la rémunération de ses joueurs en deux parties distinctes l’ASSE a réintroduit l’aléa sportif dans le salaire qu’elle leur verse. Chaque joueur dispose dans son contrat d’une rémunération fixe et d’une part variable indexée sur les prestations individuelles (nombre de match disputés, objectifs individuels) et sur les performances collectives. Dès lors cette part variable potentiellement élevée agit comme une incitation à la performance individuelle. Si tant est que l’on considère les footballeurs comme des personnes avides de deniers, l’introduction de la part variable de la rémunération est le remède idoine contre le concept même du joueur « trop payé ».

L’introduction d’une part variable permet ainsi de mieux rétribuer un joueur réalisant une bonne saison qu’un joueur médiocre. Un titulaire sera mieux payé que son remplaçant. Mais un joueur jouissant en début de saison du statut de remplaçant pourra maximiser sa rémunération en contribuant aux succès collectifs et en atteignant ses objectifs individuels. De telle sorte, que la politique salariale mise en place agit comme un catalyseur de la concurrence, chaque joueur devant se dépasser individuellement pour maximiser son salaire, tout en pacifiant la gestion de la dite concurrence dans la mesure où les succès collectifs contribuent également à l’amélioration du salaire de chaque composante de l’effectif.

Plus fondamentalement, cet astucieux mix entre des bonus individuels et collectifs agit comme une incitation à la performance collective. Là où on pourrait craindre que la quête des bonus se traduise par le retour des solistes, la présence de bonus collectifs substantiels refreine les tendances individualistes. Si tant est qu’un joueur se décide à jouer pour lui, tente de s’illustrer individuellement quitte à monopoliser inopportunément le ballon, il se ferait rappeler à l’ordre non seulement par son coach et le public mais aussi et surtout par ses propres coéquipiers.

Ainsi, dans un groupe réputé pour vivre bien et dont les démonstrations de joies collectives inondent les internets, les modalités de rémunérations du groupe stéphanois ne sont certainement pas étrangères à la rapide intégration des nouvelles recrues (Yohan Mollo en tête).

La gestion du groupe est d’autant plus facilitée par le lissage des inégalités salariales au sein de l’effectif introduit par le plafonnement de la rémunération fixe. A statut égal, salaire similaire. A prestations équivalentes, bonus identiques.

Dès lors, les modalités de rémunération des joueurs stéphanois alimentent la bonne ambiance qui règne dans le vestiaire, et favorise la bonne gestion des rotations et in fine les résultats probants du club. Elle est aussi et surtout la garantie de la pérennité économique du club et de la viabilité de son projet de développement.

Un nouveau paradigme salarial

Au delà des incitations ponctuelles qu’elle suscite auprès des joueurs, la nouvelle politique salariale de l’ASSE renverse le paradigme salarial du football hexagonal.

L’introduction d’une part variable (qui à terme doit devenir la part la plus substantielle de la rémunération des joueurs) dans le salaire des joueurs n’est pas un simple gadget ou une simple mesure d’ajustement à un contexte économique délicat. Elle repense les fondements et l’essence de la rémunération des footballeurs.

Elle réintroduit l’aléa sportif au sein des rémunérations versées aux joueurs. Et cela produit des effets à deux niveaux :

  • Les dépenses salariales du club sont directement indexées sur ses recettes (droits TV, primes de compétitions). En cas de faillite sportive, l’économie du club restera saine puisque les dépenses auront suivi la courbe des recettes.
  • Les joueurs sont incités à se montrer performants sur les plans individuels et collectifs. En cherchant à maximiser leurs revenus, les joueurs accroissent les recettes du club.

Si l’absence de liaison entre les résultats et les salaires versés aux joueurs de football dont le travail ne consiste pas seulement à s’amuser sur le pré mais précisément à y obtenir des résultats, était une aberration. Celle qui consiste à payer les joueurs en fonction d’un statut présumé et non en fonction des performances réelles en est une autre. Jusqu’à présent, l ‘ASSE et avec elle l’ensemble du football hexagonal a versé des salaires déconnectés de toute réalité économique (y compris au sein du microcosme footbalistique) sur la base d’exploits passés ou d’un potentiel prétendu. Jamais les salaires n’étaient évalués au regard des prestations fournies. Et si la possibilité d’une revalorisation salariale était ouverte à tout moment, celle d’un ajustement à la baisse du salaire d’un joueur plus au niveau de sa rémunération était impossible. Le gouvernement n’avait certes pas entériné l’ANI mais (malheureusement) les clubs de football professionnels ne sont pas la cible première du dispositif.

La nouvelle politique salariale de Sainté met fin à cette anomalie. Plus un joueur contribue aux succès collectifs, plus son salaire sera élevé. En contrepartie de quoi, moins sa contribution à la réussite du club sera déterminante moins sa rétribution sera conséquente.

Malgré un palmarès inédit, une histoire et un engouement populaire excédant largement le bassin forézien, l’économie de l’ASSE reste démesurément dépendante des résultats sportifs. Dès lors la politique salariale actuellement en vigueur doit non seulement se poursuivre mais s’amplifier.

Poursuivre la déflation salariale.

Il est une chose de louer l’indexation des salaires sur les prestations collectives, il est en une autre de défendre la poursuite de la déflation salariale au terme d’une saison réussie qui ne manquera pas d’aiguiser les appétits financiers de certains joueurs ou l’intérêt de clubs plus richement doté pour ces derniers. Toutefois, quand bien même l’ASSE se qualifierait pour une compétition européenne l’année prochaine, le club ne doit pas procéder à des revalorisations des rémunérations fixes de ses joueurs, y compris de ceux tentés par les sirènes des dollars.

La nouvelle tranche d’imposition à 75% au delà du premier million d’euros, est une incitation légale particulièrement bienvenue dans ce processus de déflation salariale et d’indexation des rémunérations sur les résultats sportifs et les recettes subséquentes. Avec une telle imposition, l’ASSE n’a tout simplement pas les moyens d’augmenter la part fixe de la rémunération de ses cadres. Cette taxe à 75% est une incitation supplémentaire à maintenir ce modèle de rémunération et pourrait par ailleurs conduire certains clubs à adopter le modèle de rémunération de l’ASSE, il serait alors peu opportun d’en changer, précisément au moment où les autres l’adopteraient.

Une augmentation substantielle de la part fixe mettrait un terme à l’essence même de cette nouvelle politique salariale. Si une participation à une compétition européenne doit venir garantir une revalorisation de la part fixe de la rémunération, la part variable ne fait plus de sens. La flexibilité disparaît, et la pérennité du modèle économique n’est plus assurée.

L’ASSE se retrouverait alors subitement dans les habits de son voisin lyonnais, à verser des salaires programmés pour une participation continue en Ligue des Champions, tout en se contentant de la regarder à la lueur blafarde d’un écran de télévision.

L’inflation salariale incontrôlée a été la tare du football hexagonal et européen. En plus de tendre à des rémunérations totalement déconnectées de toute réalité économique, l’inflation des salaires des joueurs (et notamment des joueurs moyens) a eu pour effet une concentration des talents en un nombre toujours plus restreint de places fortes.

Face à cette explosion des masses salariales les clubs sont devenus de plus en plus dépendants des recettes des grandes compétitions et des droits TV. Ainsi, seuls les clubs les plus puissants sont en mesure de supporter une déception sportive et d’assumer le coût économique de la glorieuse incertitude du sport. A ce stade du développement du football européen, le Fair Play Financier ne vise qu’à graver dans le marbre le rapport de force actuel. Afin de poursuivre cette course folle, les grands clubs européens, jadis favorables à une ligue fermée, se doivent de sécuriser la plus grande part du gâteau. Autrement dit, proscrire les effets économiques de l’aléa sportif.

Pas encore conviée à la table des grands l’ASSE a trouvé une manière autrement plus conforme à l’idée que l’on se fait d’un football populaire pour garantir sa pérennité économique et sa compétitivité sportive. Elle indexe les salaires de ses joueurs sur leur combativité et leur contribution aux succès collectifs. Force est de constater qu’elle ne peut que s’en féliciter. Dans une semaine, l’ASSE disputera sa première finale d’une compétition nationale depuis 31 ans.

qualif-CDL-ASSE

  • Shanklylou

    Merci pour ces explications.

    J’étais favorable à ce que l’on augmente le salaire de certains des cadres de l’effectif afin de les retenir si on se qualifie pour une compétition européenne et plus encore pour la Ligue des Champions. Mais à la lecture de votre article, je commence à douter de la pertinence d’une telle option. Ne risquons nous pas de voir nos meilleurs joueurs quitter le navire si on ne les paie pas plus à la fin de la saison?

  • Jean-Marie

    Moi
    je rêve d’un foot sans l’arrêt Bosman, avec une dncg européenne, des
    droits tv identiques dans chaque pays européens, et où tous les clubs
    peuvent jouer les premiers rôles dans chaque compétitions. Et biensûr
    avec des stades chauds bouillants où le prix des places est accessible à tout le monde. Mais effectivement je rêve.
    Même
    si ce système de rémunération est l’idéal pour notre club, sans
    l’apport de capitaux de la part d’un généreux mécène, nous sommes
    condamnés à rester derrière les clubs les plus riches.

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  • Laurent Duchesnes

    Tout d’abord permettez moi de vous adresser mes félicitations pour votre site. J’en ai fait la découverte grâce au lien placé dans l’article de M. Latta sur Le Monde. Supporter des verts j’apprécie tout particulièrement vos sujets sur l’ASSE. Ayant parcouru l’intégralité de ces billets, je voulais vous adresser deux questions.

    – Comme vous l’indiquez dans cet article mais aussi sur celui plus prémonitoire « Et si c’était l’année des verts? », la politique salariale mise en place par le club est un des facteurs de la réussite sportive de l’ASSE, ce modèle est-il duplicable à souhaits? Peut-on maintenir ce « salary cap » tout en accroissant les objectifs sportifs? Ou sommes-nous condamner à subir l’aléa des bonnes et mauvaises générations?

    Enfin et la seconde question découle certainement de la seconde, si ce mode de rémunération est si favorable pourquoi les autres clubs français ne l’ont-ils pas adopté?

    En espérant lire vos réponses.

    L.D

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