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Rafael Nadal a-t-il tué Roland Garros ?

Rafael Nadal

Dimanche 8 Juin 2014, peu après 18h30, sur une double faute de Novak Djokovic, Rafael Nadal est tombé à genoux dans la terre battue parisienne pour la 9ème fois en 10 ans. Après 2 sets accrochés, l’Espagnol a acceléré pour finalement remporter le match en 4 manches. Favori naturel, malgré ses 3 défaites sur les tournois de préparation, il a finalement vaincu Djokovic, que beaucoup voyaient comme le seul pouvant le battre Porte d’Auteuil, mettant fin au parcours du Serbe pour la 3ème fois consécutive à Paris (2 fois en finale, une en demi-finale). Une logique implacable qui amène forcément la question suivante : Rafael Nadal a-t-il gaché, depuis 10 ans, la grande fête de Roland Garros ?

Tout d’abord, avant de s’attaquer à cette question, il faut souligner les performances hors du commun de Nadal réalisées pendant la dernière décénie. « Rafa » est devenu le 1er joueur de l’histoire du Tennis à remporter 9 fois un même tournoi, et cette performance, il l’a réalisée sur un Grand Chelem. Il n’y a pas vraiment de mots pour décrire la grandeur de cet exploit. En Grand Chelem, Sampras et Federer se sont arrétés à 7 (du moins pour le moment, l’helvète n’ayant pas encore terminé sa carrière) et à Roland Garros, Bjorn Borg s’est lui stoppé à 6, un nombre qui semblait imbattable. Mais ça, c’était avant l’éclosion de Rafael Nadal.

Ce qui frappe, avec l’histoire de Rafael Nadal à Paris, ce n’est pas tant les titres, que la manière de les obtenir. Absent en 2003 et 2004 pour blessure, années ou il n’aurait surement pas pu gagner le tournoi (on est sur de rien avec Nadal, mais à 16 ans, la différence physique aurait sans doute été trop importante), il arrive en 2005, à l’âge de 18 ans, avec le costume de favori, dès sa 1ère participation. Il vient de gagner, en un peu plus de 3 mois, 5 tournois sur terre battue (Costa de Sauipe, Acapulco, Barcelone et surtout Monte-Carlo et Rome), en affichant une maitrise et une combativité incroyables. Et l’histoire commence dès son 1er match, alors qu’il est tête de série numéro 4, il élimine en 3 sets Burgsmuller. A partir de ce moment là, et dans 66 des 67 matchs qu’il jouera à Roland Garros par la suite, les moments où l’on a pu penser que Nadal puisse se faire sortir du tournoi, nous les comptons sur les doigts de la main.

Les statistiques sont tout simplement ahurissantes : Sur 67 matchs à Roland Garros, Rafael Nadal en a remporté 66, 51 fois en 3 sets, 13 fois en 4 sets et seulement 2 petites fois, il a été poussé dans une manche décisive à Roland Garros, en 10 ans. Parlons tout de suite de son unique défaite, même si elle est autant médiatisée et connue que l’ensemble de ses 66 victoires. En 2009, en 8ème de Finale, la terre battue parisienne va vivre un séisme. La tête de série numéro 23, le cogneur Suèdois Robin Soderling, va bouter hors du tournoi le quadruple tenant du titre. La surprise est totale, tant Soderling ne semblait pas être le joueur capable de gêner Nadal. Mais ce jour là, un Nadal, qui, disons-le, n’était pas à 100 % de sa forme, va subir comme jamais sur terre battue, et encore moins à Paris. Pendant 4 sets, Soderling bombarde de toute sa puissance l’espagnol, qui ne peut s’en sortir. Ce jour là, Soderling a sans aucun doute joué le match de sa vie, même s’il confirma par la suite cette performance. Frapper fort pour que Nadal ne puisse s’installer dans le terrain avec son coup droit, voilà la solution pour le vaincre à Paris. Cela semble facile, mais personne n’a jamais pu le refaire.

Cette défaite mise de côté, il n’y a qu’une seule fois ou Nadal a vraiment frôlé le précipice, c’était en 2013, en demi-finale contre Djokovic, dans un combat de titan remporté 9-7 au 5ème set. John Isner, l’autre homme à l’avoir emmené en 5 sets à Paris, en 2011, a également fait très peur à Nadal, puisque lui, contrairement à Djokovic, a mené 2 sets à 1. Mais la physionomie du match (2 sets gagnés au tie break) laissait penser que l’américain se fatiguerait et servirait moins bien, ce qui se passa. Sur certains autres matchs, on a pu penser un instant que Nadal pouvait être en danger. On pense à la fin du 1er set remporté par Ferrer en quart de finale cette année, ou en 2005 et 2006, après les 1er set en finale, gagnés par Puerta puis par Federer l’année suivante. Et, bien-sûr, on ne peut oublier le combat homérique livré par Paul Henri Mathieu en 2006, une défaite en 4 sets en 4h53, le match le plus long de l’histoire en Grand Chelem dans un match terminé avant le 5ème set. Et voilà, le tour des « frayeurs » de Nadal est fait. Le reste, c’est des victoires sans pratiquement trembler. Depuis 10 ans, le refrain est le même, Nadal est ultra favori, personne ne peut le battre. Et 9 fois en 10 ans, cela s’est confirmé. Plus que ses victoires, c’est l’absence de suspens qui peut avoir tendance à lasser. Nadal est un joueur presque imbattable sur terre mais lorsqu’il arrive à Roland Garros, il prend encore une nouvelle dimension. Nous ne rentrerons pas dans des comparaisons hasardeuses entres les époques et les sports, mais la main mise de Nadal sur le tournoi parisien est parmi les plus grandes dominations sportives de l’histoire.

L’incertitude du mois de Mai, l’observation des performances de tel ou tel joueur sur les tournois de préparation, puis l’observation du tirage au sort, les débats sur la possible grosse cote, la sensation de voir un des favoris tomber dès les 1er tours, le plaisir à voir évoluer un joueur à un niveau fabuleux, poussant certains à le voir gagner le tournoi…Tout ça a été balayé avec Rafael Nadal. Peu importe ses résultats, son tirage au sort, peu importe les perfomances incroyables dans les 3 premiers tours d’un autre joueur, rien n’est important car Nadal gagne à la fin. Quoi qu’il se passe, il est favori, il rentre sur le terrain, asphyxie ses adversaires, puis lève les bras avant d’aller serrer la main de son malheureux adversaire. Des histoires comme Michael Chang, Gustavo Kuerten sont devenues impossibles, car Nadal vérouille le tournoi. Évidemment, pour ses plus grands fans, c’est un plaisir immense, mais cette impression de vivre à moitié la grande fête de Roland Garros habite forcément beaucoup de spectateurs assidus du tennis mondial.

Et cette question arrive inévitablement : Où s’arretera-t-il ? Qui le dominera réellement, lorsque il est à 100 %, Porte d’Auteuil ? L’an prochain, si Rafael Nadal n’est pas blessé (et on ne lui souhaite pas), il sera le grand favori à Roland Garros. Comme depuis 10 ans. Longtemps, beaucoup ont pensé que Federer pouvait faire tomber Nadal à Paris. Depuis 3 ans, les mêmes sentiments concernent Novak Djokovic. Pourtant, ni l’un ni l’autre n’a trouvé la solution. Si Federer ne la trouvera surement jamais, Djokovic semble encore avoir des chances, même si la fenêtre de tir se réduit.

Alors qui fera tomber le roi Nadal ? Personnelement, je ne pense pas que Djokovic sera celui qui fera tomber Nadal à Paris. Les meilleures années de Djokovic sont derrière lui, et 3 défaites de suite contre Nadal à Roland Garros, cela fait très mal mentalement, demandez donc à Federer. La jeune génération n’est pas encore arrivée à maturité, et aucun ne présente le mélange de talent, combativité, force physique pour battre Nadal dans les 2-3 ans. Sur le circuit, un seul homme me semble avoir le profil pour battre le taureau de Manacor à Paris, et il s’agit de Stanislas Wawrinka. Sans céder à la « hype » Wawrinka, le Vaudois a le profil « Robin Soderling » Le Suisse ne le fera surement jamais mais il est le seul joueur de la planète à présenter les qualités presque idéales. Il frappe aussi fort en coup droit qu’en revers, il rentre sans cesse dans le terrain, il n’a pas peur des longs rallyes, et il est mentalement et physiquement, très, très costaud. Sa défaite cette année au 1er tour n’est qu’un accident, et il le prouvera dès l’an prochain. Mais pour battre Nadal, il faut, en plus de ce mélange, de la chance, et surtout, il faut jouer à 100% sur chaque point, chaque jeu, car la moindre petite faiblesse est payée cash.

S’il continue à afficher ce niveau de jeu, sans afficher de gros problèmes de santé, (les petits pépins le rendent moins fort, mais tout de même assez pour dominer tous ses adversaires), Rafael Nadal a encore de belles années devant lui à Paris. Le tennis moderne, de plus en plus axé sur le physique, semble interdire les 1er rôles en Grand Chelem à des joueurs de moins de 20-22 ans. En étant pessimiste, l’espagnol a encore au moins 2 ans de « marge ». Après, il faudra voir où en est la nouvelle génération, et où en est le physique parfois fragile du neveu de Toni. Mais à 28 ans, il est toujours là, malgré un grand nombre d’observateurs pointant en début de carrière son jeu trop physique qui le priverait d’une carrière longue et brillante. Une chose est sure, si vous n’aimez pas Rafael Nadal, sa domination, son tennis parfois froid et inhumain, son rituel de service ou encore ses bouteilles parfaitement alignés sur son banc, et bien…vous n’êtes pas prêt d’en avoir fini avec lui.