Débats Sports

Quelle place dans l’histoire pour le Djokovic cuvée 2015 ?

Novak Djokovic

Exceptionnelle. Fabuleuse. Extraordinaire. Les superlatifs commencent à manquer pour qualifier la saison 2015 de Novak Djokovic. Plus encore qu’en 2011, année de presque tous les succès, le Djoker marche sur la planète tennis. Pour tout dire, il ne marche même plus sur le tennis mondial, il vole au dessus. La concurrence, pourtant imposante, se contente des miettes laissées par le glouton serbe. Une telle domination incite forcément à la réflexion et à la comparaison.

Incontestablement, la saison de Novak Djokovic est l’une des plus impressionnantes de l’histoire de l’ère Open. Il est devenu le deuxième joueur de l’histoire à réaliser le petit chelem pour la seconde fois, après Roger Federer qui a réalisé pareille performance en 2004, 2006 et 2007. Comme Federer lors de ces deux derniers petits chelems, il a échoué en finale du quatrième majeur. Ce sont les deux seuls depuis 1968 et le début de l’ère open à avoir remporté trois finales de Grand Chelem la même année, tout en disputant la quatrième (en occultant, évidemment, le Grand Chelem de Rod Laver en 1969).

Cette saison fabuleuse (et pas encore finie), nous allons la mettre en perspective avec la saison 2006 de Roger Federer, la saison la plus aboutie du Maestro, considérée comme la meilleure saison réalisée par un joueur dans l’histoire de l’ère Open.

Lors de cette tournée asiatique 2015, le numéro un mondial a démontré que, contrairement à 2011, il avait encore de l’essence dans le moteur pour finir la saison sur un rythme toujours aussi soutenu. Lors de son premier petit chelem, il n’avait pas rejoué la moindre finale après l’US Open. Cette saison, il vient d’enchainer Pékin, puis Shanghai, enchaînant vingt sets consécutifs, concédant en moyenne 2,2 jeux par manche, une statistique ahurissante, surtout au vu de la concurrence, puisqu’il a joué, entre autres, Isner, Ferrer, Nadal, Lopez, Tomic, Murray et Tsonga, soit sept membres du top 20 et quatre du top 10. Jamais il n’avait semblé aussi fort.

L’écart qu’il possède au classement ATP sur Andy Murray est le même que l’écossais possède sur…le 70ème joueur mondial, Lucas Pouille. Dire qu’il y a Djokovic ET les autres est un euphémisme. Et les statistiques sont corroborées par l’impression visuelle absolument stupéfiante laissée par le Serbe. Jamais un joueur n’avait eu autant de facilité à relancer la balle. Sa vitesse d’organisation couplée à un oeil exceptionnel annule presque l’avantage du serveur. Ne pas passer sa première balle est presque fatal. (Pour exemple, Murray a remporté 27% de ses deuxièmes balles à Shanghai. Tsonga, 13%) Incontestablement, le protégé de Marian Vadja est au sommet de son art.

A-t-on déjà aussi bien joué au tennis que le serbe lors de cette tournée asiatique ? Ceci est également une question qui mérite d’être posée.

De manière plus générale, le Djoker a disputé quatorze tournois cette saison, pour un bilan de treize finales et neuf titres. Seul Ivo Karlovic l’a stoppé avant le dernier dimanche, à Doha lors du premier tournoi de l’année. Depuis, c’est 100% de finales. Seulement cinq défaites donc pour le natif de Belgrade. La plus cruelle, évidemment, est sans conteste celle contre un Stan Wawrinka époustouflant en finale de Roland Garros, le privant d’un Grand Chelem historique. Un Roland Garros qui échappe encore (pour combien de temps ?) à Djokovic. Ses trois autres défaites ont eu lieu contre Murray et, par deux fois, contre Federer. Performance exceptionnelle, il est devenu le premier joueur de l’histoire du tennis (et il restera certainement seul) à avoir vaincu Nadal à Roland Garros puis Federer à Wimbledon, un mois après. Une performance qui en dit long.

Si la saison se stoppait maintenant, Novak Djokovic serait donc à 74 victoires, 5 défaites. Un bilan incroyable. Le serbe a perdu 12% des sets qu’il a disputé, soit un peu plus d’une manche perdue toutes les dix jouées. De quoi donner le tournis. Pourtant, si le Serbe s’alligne comme il devrait le faire uniquement à Bercy, et au Masters, et en imaginant qu’il remporte tous ses matchs, il présenterait donc 83 victoires pour 5 petites défaites. Un bilan statistique en deça de cette fameuse saison 2006, où l’homme au 17 grands chelems avait remporté 92 rencontres sur 97, ne s’inclinant que contre deux hommes, Rafael Nadal à quatre reprises et Andy Murray. Il avait remporté 12 tournois, un total inatteignable cette saison pour Djokovic.

En 2006, Federer volait sur le tennis mondial, donnant une impression de facilité incroyable. Forcément, l’image renvoyée par le Maestro n’est pas la même que celle renvoyée par le Djoker. Éblouissant de facilité, le Suisse respirait (et respire encore), le tennis, quand le serbe propose un tennis moins clinquant, affichant un jeu solide de contreur, loin du tennis offensif distillé par Federer depuis 15 ans. Un tennis qui parait plus forcé, plus travaillé, mais qui est d’une perfection absolument incroyable.

Pour beaucoup d’observateurs, Novak Djokovic est le joueur le plus complet de l’histoire du tennis. Affichant un tennis très « 21ème siècle » de contreur, il est suffisamment offensif pour ne pas se laisser piéger par des joueurs voulant l’endormir. A chaque style de jeu, il montre une solution. Infligez-lui des rallyes, et vous tomberez sur le joueur le plus endurant du circuit. Cassez le rythme, et vous tomberez sur un joueur plus relâché que jamais, capable de vous déplacer comme un des meilleurs attaquants du circuit. Et, si par bonheur, vous le poussez dans ses retranchements, vous tomberez sur un joueur possèdant l’un des mentals les plus incroyables de l’histoire du tennis.

En 2015, il a également progressé au service et au filet, comblant encore un peu plus ses rares lacunes. Suffisant pour en faire un meilleur joueur que le Federer de 2006 ? Difficile à dire. Comme dans tout sport, il y a ce fantasme de la comparaison. Qu’aurait fait le roi Pelé à la place de Messi aujourd’hui ? Eddy Merckx pourrait t-il, en 2015, lâcher Chris Froome en montagne après avoir réglé au sprint Marcel Kittel la veille ? Wilt Chamberlain aurait-il pu marquer 100 points dans la NBA moderne ? Tant de questions qui ne trouveront jamais de réponse.

Il en va de même pour les comparaisons entre joueurs de tennis de différentes périodes. Si les uns avancent le bilan incensé de 92 victoires et 12 tournois remportés en une saison, alors les autres rétorqueront que la concurence en 2015 est bien plus forte qu’en 2006. Et les deux n’auraient pas forcément tort. Paradoxalement, ce qui pourrait faire pencher la balance en faveur du Djoker, c’est le niveau incroyabe affiché par Federer cette saison, qui l’aura poussé dans ces derniers retranchements, que ce soit à Wimbledon, et encore plus à New York, dans un match gagné au mental par le Serbe, contre un Arthur Ashe acquis à la cause de celui qui, de par son tennis, rappelait le « Fed express », nous renvoyant une décennie en arrière.

Mais s’il veut définitivement montrer qu’il est encore plus grand que le Balois de 2006, Nole sait ce qu’il lui reste à faire : faire, 10 ans après, une saison encore plus grande, en 2016. Avec, pourquoi pas, le Grand Chelem à la clé ?