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Bobcats, heure zéro ?

Intervenant régulier sur Débats Sports, Anthony Dubourg commet un nouvel article sur l’actu NBA. Draftologue confirmé, Anthony nous livre son analyse sur la gestion des Bobcats de Charlotte. Retour sur une génèse et regard sur les perspectives de la franchise de Caroline du Nord. 

Le titre peut prêter à sourire… C’est devenu l’un des marronniers du calendrier NBA. Chaque intersaison des Bobcats, ou presque, nous pousse à nous poser la même question.  Ont-ils enfin posé la première pierre à l’édifice d’une équipe qui visera le titre ?

Une (courte) Histoire marquée du sceau de la défaite

Une genèse intéressante

L’histoire avait pourtant bien commencé. Née en 2004 dans un pays de basket vivant au rythme des derbys universitaires Duke-North Carolina, Charlotte héritait d’un second choix de Draft. Sélectionnant Emeka Okafor, derrière un certain Dwight Howard, l’équipe dirigeante ajoutait ainsi un premier joueur d’impact à un effectif issu de l’expansion draft, soit le choix de joueurs moyens évoluant dans les équipes déjà existantes.

Lors de leur première saison poussive, l’ailier fort, visage de la franchise, s’arroge le titre de Rookie of the Year après une campagne des plus prometteuses.

Dans les années suivantes, le jeune Felton, drafté en 2005, devient, sans pour autant intégrer l’élite de la ligue au poste de meneur, un titulaire indiscutable tandis que Gerald Wallace, second couteau obtenu lors de l’expansion draft, s’impose comme l’un des meilleurs petits ailiers en NBA. Usant de ses qualités athlétiques et physiques hors du commun, il excelle défensivement, gagnant progressivement la reconnaissance des observateurs, par son timing et son sens de l’intimidation.

Les raisons d’un échec

Certains mettront en avant la régression de la pièce centrale de l’édifice. Sortant d’une saison rookie encourageante, nous l’avons dit, le programme de l’intersaison 2005 d’Okafor se composait alors de yoga et d’un camp d’entrainement avec la légende des Rockets Hakeem Olajuwon (oui, oui, déjà…). Pourtant, malgré ces bons auspices, l’ailier-fort ne retrouva jamais son niveau. Surgirent alors les critiques, à commencer par la désignation d’Okafor comme un tweener, c’est-à-dire un joueur coincé entre deux postes.

Trop petit pour le poste de pivot, il n’en demeurait pas moins trop peu technique pour le poste 4. Et il est vrai qu’après avoir montré des débuts de mouvements au poste bas au début de sa carrière professionnelle, le natif d’Houston n’a pas persisté dans cette voie, restant assez frustre offensivement.

Mais ce serait occulter le véritable responsable de ce fiasco : la direction.

Le défaut surdéterminant de toutes les erreurs commises par Charlotte est l’absence de vision stratégique à long terme. Celle-ci s’est exprimée par des changements de cap d’une organisation qui ne s’était de toute évidence pas défini de projet clair.

L’acquisition de Jason Richardson contre un choix de Draft, moteur de la construction sur le long terme, et est le plus parfait exemple. Impatient d’avoir une star capable d’enquiller les paniers, Charlotte s’est doté d’un franchise player de substitution…avant de s’en séparer un an plus tard contre Raja Bell et un Boris Diaw démotivé.

Rebelote un an plus tard avec l’arrivée de Stephen Jackson qui permettra la seule qualification en playoffs de la franchise, soldée par un sweep, dans une faible conférence Est.

Cette qualification sera sans lendemain, l’équipe qui en est responsable le sera également. Les départs via Free Agency de Felton puis de Jackson ainsi que le transfert de Wallace, pour des raisons plus financières que sportives ont en effet liquidé cet héritage lors des deux saisons suivantes.

L’encadrement, crucial dans une équipe comptant de jeunes éléments, a été défaillant. Que ce soit par un suivi insuffisamment rigoureux ou un manque de personnel qualifié, dire des prospects qu’ils n’ont pas exploité l’étendue de leur potentiel est un euphémisme. Prise isolément, la stagnation d’Okafor pourrait être imputée au seul joueur mais les échecs répétés dans le développement ne laissent que peu de place aux doutes. Certains coachs passés par Charlotte n’ont ainsi pas brillé par leurs compétences pédagogiques. Alors que la qualité discutable de formateur de Bernie Bickestaff aux premiers temps de la franchise posait des questions quant à la capacité des dirigeants à choisir le staff, la saison passée permit d’y répondre avec assurance. Plus préoccupé par son costume trois-pièces que par ses systèmes, Paul Silas y poussa même la désinvolture et la fumisterie jusqu’à faire coacher son fils à sa place, en guise de stage.

Enfin, outre l’environnement de travail, l’aspect le plus déterminant d’une équipe en construction est évidemment le scouting. Tout semble indiquer que le travail de fond d’observation des futurs NBAers n’a pas été fait sérieusement. Sean May, DJ Augustin, Alexis Ajinca, Adam Morrison, nombreux sont les choix de draft douteux de la part de la franchise de Caroline du Nord.

La déception du premier cité demeure la plus compréhensible. La marge d’erreur propre à un 14ème pick est nécessairement plus importante que celle d’un Top 3.

 La sélection du meilleur joueur de la finale universitaire, malgré un physique qui annonçait des difficultés dans la sphère professionnelle, se tenait. Par ailleurs, les déficiences dans le développement suscitées expliquent également partiellement l’insatisfaction d’exigences, il est vrai, moindre, compte tenu de son statut de 14ème choix.

Cependant, les autres décisions lors des cérémonies annuelles révèlent un manque de lucidité flagrant. Les Bobcats se sont en effet laissés séduire par les sirènes de la hype, sirènes dont ils auraient dû se prémunir avec un travail rigoureux, en amont, d’observation des espoirs.

Le processus de la Draft est un jeu de poker menteur ! Le but de chaque équipe est de faire baisser ou monter la côte des différents universitaires avec pour objectif de tirer les marrons du feu. Chaque année, les équipes mal placées font courir des rumeurs de problème au genou sur leurs protégés pour que ces derniers « tombent » jusqu’à eux. De la même manière, la hype savamment entretenue autour d’ «un nouveau Jordan »  est alimentée par des franchises afin d’inciter leurs concurrents à utiliser leurs choix sur cette « pépite »… et ainsi à laisser libre le joueur qui intéressent réellement lesdites franchises. Et, à ce jeu de dupe, les lynx roux se sont quasi-systématiquement mués en dindons de la farce.

A la sortie de l’université, Adam Morrison est un ailier unidimensionnel aux qualités athlétiques insuffisantes pour devenir un joueur majeur en NBA. Mais, récompensé du titre de Player of the Year, avec JJ Redick, cet étudiant blanc de Gonzaga au physique ingrat est pourtant un shooteur d’exception. Le nouveau Larry Bird était arrivé. Suite à une blessure et victime de la pression, le jeune chevelu perdra confiance et, comme la confiance conditionne le succès de tout spécialiste du shoot, il finira par sombrer, sans pouvoir élargir la palette de son jeu.

Si de tels profils sont indispensables à toute équipe, le reproche fait à la direction est l’utilisation de son choix. Une équipe titulaire d’un 3ème choix se doit de se doter d’un élément essentiel de son édifice et pas d’un joueur de complément unidimensionnel, d’un Brandon Roy plutôt que d’un Kyle Korver. A titre de comparaison, JJ Redick, spécialiste du shoot longue distance fut choisi 14ème …et officie toujours dans la ligue américaine aujourd’hui.  Erreur répétée, puisque Charlotte misa sur deux profils atypiques n’ayant pas donné satisfaction : Alexis Ajinca et DJ Augustin.

Tandis que le premier est un pivot fuyant (sic) à la volonté de progresser fluctuante, le second présente la particularité d’être un meneur incapable d’organiser le jeu (re-sic)…

En définitive, l’effectif a pâti de l’ajout de joueurs dysfonctionnels ou peu adaptés à la situation.

 

Un véritable projet de construction enfin initié

 

Une saison cauchemardesque salvatrice

Purge. Le mot surgit immanquablement quand on évoque les performances des Bobcats sur l’exercice 2011-2012. Un record, le premier de la franchise, est d’ailleurs venu sanctionner la prestation des hommes en orange : le record du pourcentage de victoires le plus faible pour une équipe sur une saison !

Rappelons pour mesurer la prouesse que la NBA a été fondée en 1946. Au-delà des résultats, c’est dans le jeu même que l’équipe a touché le fond. En effet, les matchs de Charlotte ont permis d’observer ce que nous nous proposons d’appeler le syndrome d’Excalibur (droits réservés).

La Bretagne antique, plus ou moins mythique, était divisée en plusieurs royaumes plus occupés à se faire la guerre et à tirer chacun dans son coin qu’à repousser un ennemi commun, Rome. Lorsque la légende selon laquelle l’homme qui retirerait l’épée magique du rocher unifierait la Bretagne survint, tous les seigneurs accoururent, chacun voulant devenir le héros providentiel alors que seul le roi Arthur en avait les épaules. Le syndrome d’Excalibur apparait généralement en NBA dans les fins de matchs, lorsque le franchise player n’est pas dans un bon soir. On assiste alors à un dérèglement du collectif dont chaque membre veut être le sauveur, celui qui inscrira le panier de la gagne.

L’équipe de l’an passé a présenté la particularité de ne pas attendre les fins de matchs, qui n’étaient de toute façon pas serrées, pour présenter ces troubles. Une fois encore, il faut réserver à Paul Silas la responsabilité qui lui incombe. Doté, il est vrai, d’un des effectifs les moins pourvus en talent de la ligue, le coach n’a mis en place aucune hiérarchie claire laissant la voie libre à la chienlit. La désorganisation a été également favorisée par une absence de systèmes. Quant à ses qualités de meneurs d’hommes, il n’était pas toujours aisé l’an passé de savoir qui devait être motivé de l’entraineur ou de ses troupes, tant celui-ci semblait absent, notamment quand un joueur devait être recadré.

Toucher le fond s’est pourtant, à première vue, avéré être une expérience salutaire.

Vers une franchise gagnante ? L’enseignement des erreurs passées.

Les raisons de l’accumulation des échecs ont été enfin assimilées du côté de la Caroline du Nord, comme de nombreux signaux de l’intersaison le laissent présager. La direction a ainsi décidé de frapper un grand coup : de nouveaux maillots !

Plus sérieusement, l’inscription grise ‘Cats’ qu’arborera l’équipe new look affiche la volonté, autant sportive que marketing, d’effacer la saison précédente mais aussi, et surtout, d’entrer dans une nouvelle ère que d’autres changements sont plus à même de traduire.

A tout seigneur, tout honneur, les mutations de la franchise sont à mettre au crédit du propriétaire Michael Jordan. Le satrape a déclaré vouloir prendre du recul vis-à-vis des décisions baskets qu’il semble enfin enclin à déléguer plus largement à son équipe.

Il a ensuite embauché Rich Cho. Le nouveau GM a été à bonne école. Ayant fait ses classes en tant qu’assistant de Sam Presti dans l’Oklahoma, il s’est distingué en faisant l’acquisition de Gerald Wallace pour Portland contre presque rien en provenance de…Charlotte.

Fraichement débarqué en Caroline du Nord au début de l’intersaison, il a immédiatement mis en place un système informatique centralisant toutes les données possibles et imaginables sur les joueurs universitaires avant de donner un verdict, conscient que son projet de construction passerait par la Draft, l’équipe de Charlotte n’attirant pas les agents libres.

S’il est trop tôt pour évaluer l’efficience d’un tel dispositif, il est en revanche certain que les opérations de collectes d’informations, et leur traitement, seront désormais effectuées consciencieusement.

Fidèle à la méthode de Sam Presti, il s’est également mis en quête de choix de draft supplémentaires. Cho a ainsi réussi à se procurer un 1er tour protégé des Pistons tout en se débarrassant d’un Corey Maggette auteur de bourdes impardonnables

Habitués à s’y faire plumer, les Bobcats se sont plutôt bien débrouillés lors de la draft 2012. Rich Cho, rompu à ce jeu de masques, a su cacher son jeu jusqu’au bout en envoyant des ‘smoke screens’, écrans de fumée, dignes des meilleurs dirigeants. Le choix de Michael Kidd-Gilchrist a surpris tout le monde, dans la mesure où la tête pensante des Bobcats avait nourri, indirectement bien sûr, les journaux et autres insiders de noms tels que Harrison Barnes, Andre Drummond ou Thomas Robinson pendant le processus pré-draft.

Dans une des drafts les plus imprévisibles de l’histoire, il est périlleux de porter un jugement définitif sur les picks de Charlotte. La sélection de MKG n’est pas dénuée de justification. Un des plus gros potentiels disponibles, l’ailier fait preuve d’une intensité de tous les instants et possède une éthique de travail irréprochable en plus d’un grand esprit de compétition. Ce défenseur infatigable ne dispose cependant que d’un jeu offensif en friche. Connaissant parfois des problèmes d’élocution en interview, le jeune homme suinte le leadership et s’est déjà montré très communicatif lors de la summer league, rappelant ses coéquipiers à l’ordre sur le placement défensif.

Outre ce choix cohérent intelligent, la direction a également fait l’acquisition de Jeff Taylor. Profil proche de MKG, le 31ème choix est le type de joueur utile à toute équipe, bien que nous lui aurions préféré Quincy Miller, scoreur star au lycée et sortant d’une saison compliquée à Baylor en raison d’une blessure au genou, pour une équipe qui manque désespérément d’options offensives.

Enfin, le remplacement de Paul Silas par Mike Dunlap constitue une autre mesure de bon sens. Si les irréductibles fans de Charlotte ont peut-être été déçus à cause des noms plus ronflants (Sloan, McMillan, Shaw) annoncés dans la presse, le choix n’en demeure pas moins cohérent avec un projet de long terme. Relativement peu connu dans la grande ligue, Dunlap a l’expérience du travail pédagogique avec les jeunes en tant qu’ancien entraineur de St John et il aura le temps de perfectionner son coaching, à l’image d’un Scott Brooks.

Le nouveau venu a envoyé un signal fort à ses troupes en leur imposant des séances de travail acharné pouvant durer jusqu’à quatre heures consécutives. Initiant ainsi le développement des jeunes, il a incité MKG à corriger sa mécanique de shoot problématique et Kemba Walker, individualiste par séquences lors de sa saison rookie, à devenir un leader pour l’équipe.

L’effectif demeure cependant d’une pauvreté abyssale et plusieurs années seront nécessaires pour voir une équipe compétitive prendre forme. Si Gerald Henderson, Bismack Biyombo et Kemba Walker ne prouvent pas qu’ils ont la carrure de titulaires en puissance, ils pourront toujours, en s’améliorant, devenir des rotations fiables à terme tandis que Michael Kidd-Gilchrist assurera la Régence dans l’attente du roi Arthur. C’est d’ailleurs sous son impulsion que les Bobcats affichent une intensité et une rigueur nouvelles lors des premiers matchs de la saison et  qui leur valurent de créer la surprise contre les Pacers, demi-finalistes à l’Est l’an passé.

L’équipe a vocation à progresser, au lieu de stagner dans le marasme d’hier. Après des années de vaches maigres, la Bobcatsnation n’attend que ça. Mais devra tout de même ronger encore un peu son frein…