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Que valent vraiment ces mousquetaires ?

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Dimanche 23 Novembre 2014, après un ultime amorti, Roger Federer tombe à genoux sur la terre battue Lilloise, savourant le plaisir d’offrir à son pays la première Coupe Davis de son histoire. En face, la bande à Clément ne succédera pas à l’équipe de France vainqueur sur le gazon Australien, il y a déjà 13 ans. Pour la 2ème fois en 4 ans, elle échoue en finale. Ce ne sera pas encore cette année que les « 4 mousquetaires », comme ils sont présentés depuis bon nombre d’années, soulèveront le saladier d’argent. Ce n’est pas cette année qu’un des 4 hommes aura rejoint Yannick Noah, seul français vainqueur d’un tournoi du grand chelem en simple depuis 1968 et le début de l’ère Open.

La question est, après ce week end, encore plus à la mode que ces derniers mois : Ces 4 mousquetaires forment-ils une génération dorée, ou une génération gâchée ?

Depuis quelques années, il est bon ton de critiquer le tennis français. Le tennisman français est irrégulier, se blesse souvent, il est mentalement fragile et ne répond que trop rarement présent dans les grands rendez-vous. Il n’arrive pas à se sublimer, et n’arrive pas non plus à passer un pallier pour être au niveau des tout meilleurs du monde. Pour couronner le tout, il est parfois prétentieux, maladroit, et trouve toutes les excuses du monde pour expliquer ses défaites.

Si cette description est volontairement cliché et grossie, elle n’en reste pas moins vraie, sur certains points. Ce week-end de Coupe Davis semble être le symbole des maux du tennis français.

D’un côté, Jo-Wilfried Tsonga, totalement annihilé par l’enjeu contre Wawrinka, visiblement blessé au coude, expliquant ensuite maladroitement que son absence lors du double et du 1er simple dominical enlevait toute chance de victoire française, dans une forme de prétention presque naturelle et involontaire. D’un autre, un Richard Gasquet incapable de se sublimer, ni même de se rebeller dans un simple pour la survie de la patrie, devant une arène chauffée à blanc, contre le meilleur joueur de tous les temps, qui semblait, avant le match du moins, pas inébranlable.

Pour le 3ème de la « bande des 4 », Gaël Monfils, il n’y a pas vraiment de raison de le critiquer ce week end. Lui, a sorti un gros match, lui a battu l’homme aux 17 grands chelems en 3 petits sets. Il a donc laissé la totalité des critiques se porter sur Richard Gasquet et Jo-Wilfried Tsonga.

Mais ces critiques sont elles justes ? Avec les arguments avancés dans le paragraphe précédent, elles le semblent. Pourtant, je trouve qu’elle sont personnellement assez injustes. Du moins en partie. J’ai lu sur Twitter, après le match décisif, la comparaison suivante qui est, à mon sens, assez juste : « L’équipe de France de Tennis s’est avancée en finale de Coupe Davis comme le Brésil l’a fait lors de son Mondial de football l’été dernier. Sans se remettre en question, sur de sa force, à domicile, mais en occultant un fait : Il y a plus fort en face. » Car, ce que l’on oublie, c’est que l’adversaire de la France était, sans aucune constestation possible, tout simplement plus costaud. Il ne faut pas se tromper, derrière Novak Djokovic, les 2 suisses sont tout simplement les 2 autres hommes de la saison. Entre un Wawrinka vainqueur de l’Open d’Australie, puis de Monte-Carlo, et enfin de la Coupe Davis, et un Federer retrouvé, à la régularité incroyable, arrivant à Lille avec un bilan de 42 victoires sur ses 47 matchs joués après Roland Garros, la France n’avait tout simplement pas les moyens de lutter. Je pense même (et cela n’est que mon avis) que si Roger Federer avait affiché le même niveau de jeu contre Monfils que contre Gasquet, le week end se serait terminé dès le samedi soir. A mes yeux, la France n’avait aucun espoir de gagner cette finale. Son seul espoir, il était que la Suisse la perde. Et même si l’on a cru la chose possible, elle n’a pas eu lieu.

Beaucoup pointeront, plus que la défaite, la façon de perdre. Sur le fond, ils pourraient avoir raison. Sur les faits, il n’y a pas vraiment grand chose à dire. Contre Tsonga, Wawrinka a pratiqué un tennis fabuleux, à peu de choses près le même qui lui avait permis de remporter l’Open d’Australie en début de saison. Quand il joue comme ça, il est presque impossible à battre. Pour Richard Gasquet, il en va de même. Contre un Federer en mission, au visage fermé, au service parfait et au physique retrouvé, aucun français n’aurait battu le Bâlois. Quant au comportement et au tennis peu offensif de Gasquet, personne ne peut jouer les surpris. Si Gasquet était connu pour élever son niveau de jeu dans les grandes échéances, s’il était connu pour prendre les devants dans l’échange, nous le saurions. Le lancer dans le grand bain, devant 27 000 personnes, dans une vraie ambiance de Coupe Davis, pour un match décisif, en finale, contre un Federer en quête du dernier trophée  majeur manquant à sa vitrine, était tout sauf lui rendre service, surtout après son double en demi-teinte de la veille. (Est ce utile de rappeler que Richard Gasquet préfère évoluer pendant la quinzaine parisienne, sur le Suzanne Lenglen, qu’il trouve plus « intimiste » que le Phillipe Chatrier ?). Sur ce week end, les critiques envers les joueurs français, du moins tennistiquement parlant, me semblent abusives. Mais prenons le problème plus largement, comme annoncé plus haut. Que vaut vraiment ce tennis français ? Que valent ceux présentés comme les successeurs de Jacques Brugnon, Henri Cochet, Jean Borotra et René Lacoste ?

Présentés comme les « néo-mousquetaires » par L’Équipe en 2008, Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Richard Gasquet et Gilles Simon ne valent évidemment pas grand chose avec un Quator qui compte 9 finales de Coupe Davis pour 6 titres consécutifs entre 1927 et 1932, et qui vaut 20 tournois du grand chelem en simple et 37 en doubles hommes et mixtes. Bien que l’époque soit différente, que le sport se soit professionnalisé, et qu’il soit infiniment plus difficile de gagner des Grand Chelem aujourd’hui, le tennis français ne connaitra probablement plus jamais d’âge d’or comme ce fut le cas dans les années 20-30. En revanche, « cracher » sur cette génération serait très largement exagéré. Depuis le début de l’ère Open, il ne fait aucun doute que l’ont vit actuellement la période la plus faste du tennis français. Pour cela, une petite série de statistiques semble nécessaire.

Sur les 4 mousquetaires modernes, 3 ont déjà vécu des demi-finales de Grand Chelem. Monfils en a connu une, Gasquet en a connu deux. Tsonga en a connu 5. Seul Gilles Simon n’a jamais connu cet événement. Sur les Masters 1000, les 4 ont connu au moins 2 finales. Sur le circuit ATP, ils présentent un bilan de 79 finales pour 37 titres. Excepté Monfils, les 3 autres font partie des 5 français les plus victorieux de l’ère Open. Dans le classement des joueurs français ayant passé le plus de temps dans le top 10 depuis le début de l’ère Open, Tsonga est 2ème, Gasquet 3ème, Simon 7ème et Monfils 8ème. En dehors de « LaMonf »,  tous ont connu une participation à la Master cup réunissant les 8 meilleurs joueurs de la saison. Évidemment, il y a encore bon nombre de statistiques prouvant cette régularité au plus haut niveau. Et vous me répondrez : Seules les victoires comptent. Et vous aurez raison.

Cependant, gagner un Grand Chelem en ce début de millénaire, quand on ne fait pas parti du Big four, est presque impossible. Sur les 11 dernières années, sur les 44 Grand Chelem, seuls 5 ont échappé au Big four. Bien que connue, cette domination ne doit pas être oubliée. La domination, surtout celle du trio Federer-Djokovic-Nadal, est du jamais vu dans l’histoire de ce sport. Et bien que notre génération soit incroyablement talentueuse, elle n’a tout simplement pas le niveau pour battre au moins 2 de ces 3 hommes dans le même tournoi du Grand Chelem.

Commençons par Gilles Simon. Accrocheur, battant, parfois très tranchant, il semble tout de même limité pour s’installer durablement dans le top 5 et pour enchainer les performances de choix. Bien qu’il soit le seul avec Tsonga à avoir battu au moins 1 fois Federer, Nadal et Djokovic, il est un très bon joueur, mais pas un vainqueur de Grand Chelem en puissance. Ironiquement, je pense que c’est justement les deux hommes à avoir déjà battu le big three qui ont le moins de potentiel. Tsonga réalise une carrière absolument splendide. Extrêmement puissant, « Jo » n’a pas réellement de plan B. Il joue tout sur un service et un coup droit époustouflant. Son revers est relativement faible, excepté sur quelques accélérations foudroyantes, mais il manque de consistance pour être un des tout meilleur. Alors, forcément, sur un match (Nadal à l’Open d’Australie en 2008, Federer à Wimbledon en 2011), il peut renverser les tout meilleur. Mais son manque de fond de jeu le rattrape toujours. Son explosion inattendue à Melbourne en 2008 nous ont peut-être fait trop attendre d’un joueur au potentiel « limité », qui aura souvent évolué au maximum de son potentiel.

A l’extrême inverse de Tsonga, on retrouve Richard Gasquet. Potentiellement, c’est un joyau. Une main phénoménale, du génie plein la raquette, « Ritchie » était présenté comme « le champion que la France attend » par Tennis Magazine dès 1995. Vous connaissez l’histoire, il marchait sur tout le monde chez les jeunes, y compris sur Rafael Nadal. Mais depuis qu’il est professionnel, Gasquet n’a jamais confirmé. Dix-sept huitièmes de finale en Grand chelem, pour 15 défaites à ce stade de la compétition. Après avoir présenté de jolies statistiques, celle-là est franchement vilaine. Mentalement trop friable, avec un plan de jeu bien trop neutre et timide, il ne résultera de sa carrière, quoi que l’on en dise, un immense gâchis. Pourtant le Bitterois présente 10 titres ATP. Soit dans les mêmes eaux que Tomas Berdych, Ivan Llubicic ou encore Davide Nalbandian. Ce qui peut laisser beaucoup de regrets…

Pour finir, Gaël Monfils. Autant le dire tout de suite, il est loin d’être mon préféré des 4. Mais pour lui aussi, le terme de gâchis est malheureusement de mise. Il est, à mon sens, le seul des 4 à être un potentiel vainqueur de Grand Chelem. Parfois géné par les blessures, trop souvent en dilettante, il présente sans aucun doute un talent hors du commun. Grand, puissant, athlétique, mobile, bon défenseur, capable de coups de fusil d’une puissance sans commune mesure sur le circuit, il est le symbole parfait du tennisman moderne. Seulement…Il semble choisir ses matchs, ce qui laisse une frustration immense. Pourtant, pour beaucoup, il est « le seul qui répond toujours présent ». Si Monfils répondait toujours présent, vu son talent, il ne serait pas un simple quintuple quart de finaliste de Grand Chelem, avec 5 titres ATP à son palmares, mais bien un vainqueur de grand chelem, membre du top 10 depuis de nombreuses années.

Au final, ces mousquetaires présentent tous une partie des idées reçues que l’on a sur le tennis français. Chacun des ces hommes présente des qualités, des défauts. Aucun n’a soit le mental, soit le physique, soit l’envie, soit tout simplement le talent pour être du niveau des tout meilleurs joueurs de la planète. Tous ont eu des carrières en dent de scie, avec des grands moments, mais également des grandes peines. Et bien que certains comportements soient au mieux exaspérants, au pire indéfendables, leurs performances, leurs régularités, leurs résultats, dans une des époques les plus talentueuses du tennis, sont tout sauf à négliger. La densité de ces 4 hommes est sans commune mesure dans l’histoire du tennis français depuis 1968. Parfois survendus par les médias, la France croit depuis presque 10 ans maintenant que le successeur de Yannick Noah se trouve parmi ces 4 hommes-là. Malheureusement, aucun des 4 n’y est encore parvenu. Il semble peu probable de voir un des 4 y parvenir, bien qu’il y a 1 an, il semblait impossible de voir Stan Wawrinka accrocher son nom au palmares d’un Grand Chelem.

Alors, au final, génération dorée, ou génération gâchée ? Et bien comme rien n’est ni tout blanc, ni tout noir, cette génération ne déroge pas à la règle. Bien qu’elle soit tantôt décevante, frustrante, et qu’on aurait pu espérer d’elle bien plus qu’une présence régulière au haut niveau, elle n’en reste pas moins, à l’échelle du tennis français, la plus belle génération de l’ère Open. Personne ne peut prédire l’avenir, mais qui sait, peut être que dans 10 ans, la question posée dans cet article paraîtra ridicule. Soit parce qu’aucun Français ne sera dans le top 30, et qu’une deuxième semaine en Grand Chelem passera pour un exploit majeur. Ou alors parce que Quentin Halys,  Johan Sebastien Tatlot ou encore Rayane Roumane trôneront tout en haut du classement ATP.