Débats Sports

La fin de la F1 en clair?

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Ce jeudi 14 février, jour de Saint-Valentin marque la fin de la lune de miel entre l’audiovisuel gratuit et la Formule 1. Pour la première fois en France, la Formule 1 ne sera plus accessible gratuitement. Le groupe Canal + a mis la main sur les droits de diffusion de la Formule 1 pour les trois saisons à venir contre 30 millions d’euros annuels. Dans la journée, le groupe publiait un communiqué dans lequel il se félicitait de cette acquisition.

[colored_box color= »red »]« Le Groupe CANAL+ se réjouit d’avoir obtenu, en exclusivité et en intégralité, les droits du Championnat du Monde de Formule 1 FIA. Les abonnés des chaînes CANAL+ pourront ainsi suivre en intégralité tous les Grands Prix de Formule 1, dès le démarrage de la nouvelle saison 2013, le dimanche 17 mars à Melbourne, en Australie. Les droits couvrent également la retransmission exclusive des essais libres, des qualifications et des magazines »[/colored_box]

Si la volonté de TF1 de conserver les droits de la compétition automobile laissait sceptique tous les observateurs, que BeINSport participait pour la forme à cet appel d’offre, Charles Biétry ayant annoncé que la F1 ne l’intéressait pas, tout laissait espérer que le groupe Canal + déciderait de diffuser les Grands Prix sur sa filiale D8. Or, si les négociations et les conditions de diffusion ne sont pas définitivement actées, Canal + se dirige vers une diffusion des Grands Prix en direct en crypté et d’un magazine hebdomadaire en clair.

Lors des négociations au terme desquelles, Bernie Ecclestone espérait empocher près de 40 millions annuels, le grand argentier de la Formule 1 a imposé la diffusion d’un magazine en clair afin que les fans de F1 puissent accéder à des extraits des GP gratuitement. Canal + se voit donc contraint de diffuser son magazine en clair sous peine de devoir rétrocéder ce programme à un autre diffuseur.

Véritable rupture dans la stratégie d’acquisitions du groupe TF1, la perte des droits de diffusion de la Formule 1 qu’elle détenait depuis 1992 semblait toutefois inéluctable.

Une baisse des audiences, conséquence d’un produit de plus en plus mal valorisé.

Pour la première chaîne française, la Formule restait un produit excessivement cher eu égard aux audiences qu’il générait. L’audience moyenne des Grands Prix de Formule 1 a notamment perdu 1 million de téléspectateurs entre 2010 et 2012 malgré un suspens haletant. Nous n’étions plus que 2,8 millions devant notre téléviseur pour assister à la lutte pour le titre de champion du monde entre Sébastien Vettel et Fernando Alonso.

Ces baisses d’audience ne peuvent s’expliquer par la qualité du spectacle proposé. Avec 7 vainqueurs différents lors des 7 premiers Grands Prix, la saison 2012 avait commencé de la meilleure des manières et elle s’est clos sur un épilogue ahurissant avec un Grand Prix du Brésil qui aura vu la météo semer le trouble et ouvrir tous les scenarii possibles. En revanche, la Une n’a rien fait pour valoriser son produit. Les Grands Prix étaient copieusement hachées par des coupures publicitaires qui faisaient manquer des moments clés (dépassements, arrêts aux stands, etc…) qui parfois rendaient intelligible le récit des commentateurs. Pire, la F1 est au fil des ans devenue la variable d’ajustement  la grille des programmes de la chaîne qui n’hésitait pas à interrompre la diffusion d’un GP ni à en reprogrammer sur une chaîne partenaire comme ce fut le cas pour le premier Grand Prix sur le circuit d’Austin cette saison. Sans compter que les qualifications avaient été déprogrammées après une saison de diffusion.

Or TF1 versait chaque année un chèque de 31 millions d’euros à Bernie Ecclestone depuis 2006. Soit un montant trois fois supérieur à ce que le groupe versait à la FOM pour la période 2003-2005.

Après avoir laissé filer la Ligue des Champions (le lot de TF1 portant sur la meilleure affiche de chaque journée a été attribué à Canal + qui perdait ses droits sur l’ensemble des autres rencontres au profit de Bein Sport) le groupe TF1 abandonne la dernière compétition sportive dont elle détenait l’exclusivité depuis 1992. Et pour cause, la Formule 1 n’était tout simplement pas rentable pour le groupe dirigé par Nonce Paolini.

La stratégie de TF1 en matière de sport est synthétisée de la manière suivante par un porte-parole de la chaîne.

[colored_box color= »red »]« nous considérons que les histoires au long court [les championnats, ndlr] sont destinées à des chaînes payantes, et non plus à des chaînes gratuites. En revanche, les grands événements comme les matches de l’Equipe de France de football, la Coupe du Monde ou l’Euro 2016 ont toute leur place sur TF1, car il y a un effet de halo sur l’ensemble des audiences ».[/colored_box]

Or les Grands Prix de Formule 1 n’ont aucun « effet de halo » sur les autres audiences. Au contraire, placés dans un temps faible du programme dominical, les Grand Prix de F1 attirent nettement moins de spectateurs que les rediffusions des séries américaines. TF1 n’a donc pas souhaité faire de folies pour un produit non rentable.

Au contraire, le groupe Canal + a trouvé dans la Formule 1 un produit de substitution de qualité. Outre, la volonté d’adresser un signal clair à leurs abonnés et à BeINSport que le groupe n’avait pas abdiqué à diffuser le meilleur du sport, Canal + peut espérer convaincre une partie des 2,8 millions de fidèles de la F1 de souscrire un abonnement à la chaîne cryptée au lieu de prendre quelques leçons de roumain. Conscient qu’il tient là un argument de vente de poids, Cyril Lynette fanfaronne.

[colored_box color= »red »]«C’est un signal fort face à beINSport qui a montré ses intentions assez impérialistes à notre égard. Ils ont joué carte sur table et montré leur agressivité. Cette agressivité est préoccupante parce qu’on a clairement l’impression de jouer un match face à un État. Canal+ est déterminé à faire face».[/colored_box]

En attendant, la part du sport sur la télévision gratuite se réduit une nouvelle fois. Après la Ligue des Champions, le championnat de France de football, le championnat de Rugby, la Formule 1 ne sera visible que pour ceux qui s’acquitteront d’un abonnement. Loin d’être anecdotique, la disparition du sport sur l’audiovisuel public et/ou gratuit interpelle et pose avec d’autant plus d’acuité la question du rôle et des missions de service public du secteur audiovisuel.

Une diffusion en cryptée présentera au moins l’avantage d’une retransmission en l’intégralité des Grands Prix sans coupures publicités intempestives. Et il est fort à parier que Canal + ne déprogrammera aucun des 19 Grands Prix au motif d’un chevauchement avec d’autres programmes comme le fit TF1 avec les manches nord-américaines.

La F1 quitte un diffuseur de piètre qualité mais qui avait le mérite de toucher un public nombreux parce que gratuit pour un diffuseur nettement plus confidentiel mais certainement davantage enclin à s’investir dans le traitement de la discipline. De nombreuses questions restent toutefois en suspens.

  • Les Grands Prix seront-ils diffusés en différé sur une chaîne de la TNT du groupe Canal + (D8) ?
  • Les essais libres et les essais qualificatifs feront-ils l’objet d’une diffusion en direct ? Si oui selon quelles modalités?
  • Qui sera affecté aux commentaires et à la présentation du magazine hebdomadaire. On craint qu’Alexandre Delpérier, ancien commentateur de la discipline sur la radio RMC et salarié du groupe Canal + apparaisse comme un choix logique pour le groupe dirigé par Bertrand Meheux.
  • Une diffusion en clair et en direct des Grands Prix européens comme l’avait expérimenté la BBC en Angleterre est-elle envisageable ?

Toutes ces questions devraient trouver leurs réponses dans les jours à venir. Peut-être même serons nous fixés avant même que le second pilote Force India ne soit officialisé. Une chose est certaine, on ne verra pas Jules Bianchi sur TF1.