Débats Sports

Kyrgios, dans l’oeil du cyclone.

Tout sportif professionnel est confronté, dans sa carrière, à certaines périodes délicates. Que ce soit sportive ou extra-sportive, rien n’est jamais parfait. Durant cet été 2015, Nick Kyrgios est en train de connaître les premières péripéties de sa jeune carrière. Quand on voit le tennis et le caractère du jeune homme, il est évident que ce ne sont pas les dernières. Pour une phrase, prononcée contre Stan Wawrinka lors du Masters 1000 de Montréal, alors que le suisse se replaçait après avoir gagné le point, toute la planète tennis, à de rares exceptions près, s’est liguée contre l’insolence d’un joueur en pleine « crise d’adolescence ». Lors de ce match du deuxième tour, le nouvel enfant terrible du tennis mondial a prononcé cette phrase « Kokkinakis a b… ta copine mec, désolé de te le dire». Capté par les micros aux alentours du terrain, elle a immédiatement fait le tour d’internet, et il est devenu en quelques heures la tête de turc du circuit. Mais la vraie question est : Est-ce mérité ?

Tout d’abord, il faut rappeler qu’avant cette incartade, Nick Kyrgios était un des chouchous du circuit mondial. Enfant prodige, Quart de finaliste de Wimbledon à tout juste 19 ans, en s’offrant le numéro un mondial, Rafael Nadal, également quart de finaliste à l’Open d’Australie, vainqueur de Roger Federer à Rome ou encore finaliste à Estoril, il avait montré que son tennis clinquant, couplé à son âme de showman faisait de gros dégâts. Comparé à Gaël Monfils, il est devenu la coqueluche des spectateurs. Casque sur la tête, coiffure improbable, hot shot venu d’ailleurs, coup droit coup de canon et attitude « cool » sur le court, il avait tout pour continuer à tenir ce rang de chouchou. Mais en une phrase, tout a changé…

Roger Federer, Rafael Nadal, Victoria Azarenka, Marc Rosset, Magnus Norman…tout le monde a eu son avis sur «l’affaire Kyrgios». Les suiveurs du circuit ont également vivement critiqué l’Australien qui, ne semblait pas, à chaud, comprendre la gravité de ses propos. Mais, sur le fond, quelle gravité ? Le problème est plutôt complexe. L’idée de sport de gentleman colle au tennis depuis toujours. Alors oui, ce «trash talking» ne peut être toléré dans le tennis, contrairement à ce que l’on voit dans d’autres sports, et en particulier sur les parquets NBA, car il n’est pas dans les mœurs, et qu’il ne va pas dans l’ambiance tennistique. Et encore plus, dans le tennis actuel. L’immense respect présent entre les meilleurs joueurs du monde fait vite passer les joueurs sortant du moule comme des «petits cons». Que ce soit Benoit Paire, Fabio Fognini ou Ernests Gulbis, les joueurs atypiques sont immédiatement catalogués comme des joueurs anti-sportifs et à part. Comme l’a pointé Marc Rosset, c’est l’attaque sur la vie privée qui ne passe pas. Une position défendable. En revanche, lorsque l’ancien numéro un suisse explique que Kyrgios est le «reflet de notre société», ce sont des mots qui vont loin. En 2015, si John McEnroe est l’une des légendes les plus médiatiques de l’histoire du tennis, c’est autant grâce à son palmarès légendaire qu’à ses coups de gueule non moins légendaires. Car beaucoup de personnes se plaignant d’un tennis policé, regrettant une époque révolue, n’ont pas loupé cet écart de conduite de Nick Kyrgios.

Ce qui me frappe ici, c’est l’hypocrisie quasi générale du monde du tennis. Lorsque John McEnroe insultait l’arbitre d’idiot, lorsqu’il le méprisait, lorsqu’il balançait des balles dans les tribunes, tout cela était fun. Mais lorsque Kyrgios dérape, c’est le reflet de la société actuelle et de jeunes n’ayant aucun respect.. Ne vous méprenez pas, je ne défends pas les propos du jeune Australien, qui, à mon sens, n’ont pas leur place sur un terrain de tennis. Mais il faut être cohérent jusqu’au bout dans la lecture que l’on fait du tennis actuel. Si l’on regrette John McEnroe, si l’on regrette les rivalités entre des joueurs se haïssant, si l’on déplore l’amitié  entre les membres du big four ainsi que ce manque de rivalité musclée entre eux, alors on ne peut pas critiquer le comportement général de Nick Kyrgios, et son incartade, bien que montrée du doigt, doit être balayée rapidement.

Comme je l’ai dit plus haut, il est difficile de défendre les propos de Kyrgios. Mais, toute personne pratiquant un sport, ne serait-ce qu’au niveau amateur, connaît la frustration que cela peut engranger. Des mots dépassant notre pensée, nous en avons tous eu sur les terrains, de tennis ou non, un dimanche matin. De même que tous les joueurs pros, y compris sa majesté Roger Federer, ont dû avoir des propos insultants envers leurs adversaires, après une balle qui prend la bande sur un balle de break. Il est dans la nature de ce sport d’être frustré. Nick Kyrgios, conformément à sa personnalité exubérante, est allé sur un terrain dangereux, ou se mêle vie privée et vie publique, mettant dans l’embarras son adversaire, ainsi que Donna Vekic et Thanasi Kokkinakis, deux adolescents qui se seraient bien passés de ce coup de projecteur.

Quoi qu’il en soit, le vestiaire a décidé que la période folle de Nick Kyrgios devait prendre fin. Malheureusement, les médias et les suiveurs vont continuer à parler de cette affaire, alors qu’elle ne méritait, à mon sens, pas plus de 24h d’attention. Stan Wawrinka et Nick Kyrgios aurait dû avoir une conversation (qu’ils ont vraisemblablement eu), et les choses auraient dû en rester là. Mais les années 70 sont loin, et en 2015, tout prend une plus grande ampleur.

Pour finir, après avoir tout de même essayé de défendre l’un des plus grands espoirs du tennis mondial durant un bon nombres de lignes, je pointerai du doigt d’autres actes de l’Australien qui se sont déroulés cette été. Bien moins médiatisés, mais, je trouve, bien plus méprisants envers le tennis. Contre Gasquet, au 1er tour de Cincinnati, le jeune homme a littéralement balancé le match, jouant en voulant perdre, pratiquant un jeu sans queue ni tête. Nous pourrions lui laisser le bénéfice du doute (seulement quelques jours après son match contre Wawrinka), s’il n’y avait pas eu la même image en huitième de finale de Wimbledon. Et là, nous parlons tout simplement d’un match de deuxième semaine dans le plus grand tournoi du monde. Pourtant, il a sabordé ses chances en s’arrêtant de jouer dans la deuxième manche, ne cherchant pas à renvoyer les services du français. Défait en quatre manches, alors que, malgré le niveau de Gasquet, il y avait la place de faire bien mieux, il a méprisé les journalistes lorsque ceux-ci l’accusaient de ne pas s’être donné à 100% tout le match. Il y a, pour finir, cette improbable défaite contre Nyedovyeov à domicile, sur gazon, en Coupe Davis, qui a failli coûter la qualification à l’Australie.

Désormais, quel avenir pour lui ? La fin de saison pourrait s’avérer compliquée. Rebondir alors que le vestiaire est contre soit, à seulement 20 ans, n’est pas chose aisée. Mais, il l’a montré à maintes et maintes reprises, il n’a peur de rien. Parti se faire oublier avant l’US Open, celui qui a pris l’habitude de retourner les services avec son collier dans la bouche va devoir mettre cette histoire derrière lui, et se faire discret. Mais surtout, il va devoir se concentrer sur son tennis, et ne pas mépriser son sport. C’est ce facteur là qui décidera si le jeune homme est une étoile filante ou bien l’un des futurs patrons du tennis mondial.